Être Chirurgien
Être chirurgien, c'est arriver le matin à l'aube dans son service, voir revoir plutôt les opérés de la veille ou des jours précédents, vérifier les dossiers et rassurer ceux qui vont l'être dans
la matinée.
Déjà, la salle d'opération ouverte, préparée par les panseuses, est occupée par les anesthésistes. La matinée opératoire peut commencer : bistouris, hémostase, la concentration est absolue
pendant certaines phases opératoires ; les heures passent sans que véritablement quiconque ne s'en rende compte tant les esprits sont fixés sur le malade endormi (ou non, il peut être éveillé
sous péridurale). Cinq à sept heures de salle d'opération ; une ou plusieurs interventions. En sortir heureux, fatigué, tendu (les plus vieux d'entre nous sont un peu moins tendus que les plus
jeunes).
Commence alors la période postopératoire, c'est le rôle des anesthésistes réanimateurs, mais aussi des chirurgiens : « leurs » opérés vont-ils bien ? Ou souffrent-ils ? Sont-ils bien réveillés ?
Drains, aspiration gastrique, sonde urinaire, couleurs des liquides, tension artérielle, pouls, saturation en oxygène... Les paramètres sont surveillés par les anesthésistes puis par les
infirmières. Cette équipe est indissociable, sa cohésion est la garantie de la quiétude et de la guérison du patient.
Etre chirurgien, c'est aussi et surtout prendre des décisions, tantôt seul pendant l'intervention, parfois aidé par une équipe pour faire un diagnostic, pour décider d'une opération, de sa
technique. Anesthésistes, radiologues, médecins spécialistes sont tous réunis autour d'un dossier. Le chirurgien sait qu'à un moment il prendra la décision, mais seul. Ces réunions autour des
dossiers peuvent durer quelques minutes, parfois plus. Elles sont techniques, souvent déshumanisées mais indispensables. Elles sont le seul moment où le patient ne vit qu'au travers de ses
radios, de ses examens, de son observation.
Voici alors la consultation, entre 20 et 30 patients ; elle peut aller vite quand il ne s'agit que d'une surveillance, elle peut durer plus longtemps quand le patient se présente pour la première
fois, qu'il faut faire ou confirmer un diagnostic. Parler, écouter, faire parler, conseiller, réconforter, promettre, faire comprendre et faire accepter aussi. La journée se termine tard, souvent
après 20 heures, après avoir dit un mot de réconfort aux opérés du jour, à ceux de la veille, après avoir accueilli les opérés du lendemain.
Certains chirurgiens, eux, n'ont pas terminé la journée. La garde commence, tantôt calme et paisible, souvent mouvementée. De nouveau la salle d'opération, la tension y est décuplée par
l'urgence, aucune n'est simple. Accidents de la route, urgence abdominale ou thoracique... Il n'y a aucune petite urgence car derrière la simple plaie du thorax, le coeur peut être touché,
derrière celle de l'abdomen, le foie ou la rate. Que la garde ait été paisible ou épuisante, il faut bien souvent reprendre le travail à 8 heures le lendemain... Quelle blague ces 35 heures.
Quelle injure faite aux chirurgiens ! Elles dénaturent tellement notre métier, comme si la maladie, les urgences elles aussi devaient être régies par un quelconque horaire ! Comme si notre
attention, notre présence, notre compassion même devaient être rythmées par des décisions administrativement imposées.
Etre chirurgien, c'est aussi accepter deux mots merveilleux, mais oubliés : servir et partager. Oui, nous sommes au service de l'homme ; de celui qui souffre, qui est inquiet, mais qui va guérir.
De celui qui va mourir, qui le sait ou le devine, qui l'ignore et ne veut pas qu'on le lui dise, mais qui a besoin de l'équipe ; des admirables infirmières ou aides-soignantes, des anesthésistes
qui viennent calmer sa douleur, du chirurgien quelquefois comme porteur d'espoir.
Le mot « servir » a été si souvent tourné en dérision, ridiculisé, or c'est peut-être le plus beau mot de la langue française. Nous le partageons avec les religieux qui eux servent Dieu, tandis
que nous nous servons l'homme. Pour certains, servir l'homme c'est aussi servir Dieu.
Partager est l'autre mot lui aussi bien oublié. Nous partageons les émotions du patient, nous partageons sa joie de la guérison, son bonheur est le nôtre ; bien entendu il y a un peu
d'ambiguïté dans ce partage, notre joie est mêlée de fierté, rarement plus. Mais nous partageons la souffrance, l'anxiété, la tristesse. Nous accompagnons aussi l'homme jusqu'à la fin de sa
vie. Ces sentiments troublent souvent nos nuits. Avons-nous tout fait, n'y avait-il pas d'autre solution ? Avons-nous été à la hauteur ? Être chirurgien, ce n'est pas seulement être agile de ses
doigts. C'est écouter, comprendre, décider ; c'est aussi travailler pour se tenir à jour tant la science et la technique progressent vite ; c'est sacrifier un peu de sa vie familiale. Être
chirurgien, c'est pourtant le plus beau, le plus dur, le plus extraordinaire, le plus ingrat des métiers.
Quelle tristesse qu'il soit aujourd'hui abandonné. Les jeunes s'en détournent. Il y a 20 ans, les meilleurs étudiants en médecine, ceux qui étaient classés les premiers au concours de l'internat
choisissaient la « chirurgie » et les meilleurs services. Leurs noms résonnent même dans ma mémoire... Loygue, Steg, Merle d'Aubigné et tant d'autres. Aujourd'hui beaucoup de postes restent
vacants, ils ne sont plus choisis même parmi les moins bien classés ! La moyenne d'âge des chirurgiens est de 57 ans ! la relève n'est pas là ! La crise de la chirurgie n'est pas uniquement une
affaire de salaire, de rémunération ou d'assurance ; même si tout est important et qu'il est nécessaire que les chirurgiens aient une juste rémunération : tant d'années d'étude jamais achevées,
tant de responsabilités toujours renouvelées, tant de travail jamais limité.
La crise de la chirurgie c'est aussi la crise de nos valeurs humanistes et humaines ! Les jeunes générations trompées par les discours démagogiques de certains politiques pensent pouvoir entrer
dans l'ère des loisirs ou tout effort peut être écarté, l'ère de l'égoïsme ou toute idée de servir est incongrue.
Qui ne voit qu'aujourd'hui notre activité chirurgicale ne peut vivre que parce que des milliers d'étrangers sont venus ici pour nous aider ; sans eux, la crise aurait été foudroyante. Pourtant il
y a 20 ans ces étrangers venaient chez nous, attirés par l'excellence de nos chirurgiens, apprendre et plus tard diffuser chez eux nos techniques et notre science. Les voici qui nous remplacent
parce que nous ne sommes plus capables de travailler. C'est ainsi que notre métier vacille et disparaît.
J'aimerais dire aux jeunes étudiants : venez faire le plus beau métier du monde. Venez apprendre la chirurgie, venez servir et partager, venez inscrire vos noms à côté de ceux de vos
prédécesseurs illustres.
Pr Bernard DEBRE
Chef de Service
Ancien Ministre
Député de Paris