Depuis des années je parle de guerre économique. Elle fait rage aujourd’hui. Ce ne sont
plus des territoires qui sont convoités comme auparavant, mais des parts de marchés. Ce qui a des conséquences tout aussi dramatiques.
Les forces en présence sont immenses. D’abord le « Vieux Monde » englobant les Etats-Unis et l’Europe, jusqu’à présent leaders incontestés associant la richesse fondamentale et
appliquée, la production des biens de consommations et la maîtrise de la pensée, nantis d’une protection sociale de haut niveau, assurant au plus grand nombre un « bien-être » remarquable (par
rapport aux autres pays).
Dans l'autre camp de cette guerre économique, les pays émergents, au premier rang desquels la Chine et plus largement l’Asie. Ces régions étaient très en retard, associant la
misère et le sous-développement, des régimes totalitaires véhiculant une idéologie communiste castratrice. Certes, l’Asie avait un passé culturel impressionnant, mais longtemps laissé en
déshérence.
Depuis 20 ans, et avec une vitesse vertigineuse, l’Asie a surgi dans la modernité, tandis que le Vieux Monde occidental s‘enfonce dans les tréfonds de l’immobilisme succombant à l’obésité d’Etats
interventionnistes
Les autres pays du monde (et en particulier l’Afrique), autrefois attachés à l’Occident, par la colonisation puis des liens privilégiés, végétaient à cause d’Etats corrompus et
submergés par des maladies épidémiques dramatiques.
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Voici que le monde d’aujourd’hui a radicalement changé. La guerre économique fait rage d’abord au niveau social : l'Occident a développé une protection sociale inégalable (pour
certains pas assez forte...), une fonction publique pléthorique (frein à l‘initiative), une éthique remarquable et indispensable tandis que l’Asie, renouant avec son lointain passé ne se
préoccupe que faiblement de cette protection sociale, prenant également « quelques libertés » avec l’éthique de l’Homme.
On pourrait résumer cette situation paradoxale : l’Occident devient socialiste au moment même où l’Asie le quitte pour rejoindre l’hypercapitalisme… Humour de l’Histoire.
Au niveau économique et monétaire, le dollar et l’euro (l’euro surtout) sont surévalués par rapport aux monnaies d’Asie qui telles le yuan en particulier, ce qui joue en faveur
des exportations asiatiques. Ce constat dressé depuis plusieurs années sert de bombe atomique aux Asiatiques.
Les enjeux sont clairs : l’Asie accapare la production mondiale, attire les cerveaux pour devenir leader dans la recherche et le développement alors que l’Occident s’anémie,
perd sa production et ses cerveaux.
En 10 ans, la production chinoise pour l’exportation a explosé, la recherche est devenue la première au monde. Mais l’Asie ne se contente pas de gagner de nombreuses batailles,
elle veut gagner la guerre. Un phénomène est passé inaperçu : la possession de métaux rares. La technologie moderne (télévision, portable, avion, fusée…) a besoin de ces matériaux exceptionnels
or la Chine en produit 95% et depuis quelques mois a décidé de s’en servir comme arme dans la guerre économique. Augmentation des prix et contingentement à l’extérieur. L’Occident va peut-être
devoir arrêter sa course à la modernité et quémander à l’Asie (à la Chine en particulier) quelques tonnes de ces métaux pour survivre.
Un autre phénomène devient évident : l ‘Asie est expansionniste. Elle veut l’Afrique pour deux raisons:
-d’abord comme vaste zone d’immigration (trop d’Asiatiques en Asie, de vastes zones dépeuplées en Afrique).
-Ensuite, ce continent est un scandale géologique, trop peu exploité. Toutes les matières premières y sont présentes : du pétrole au bois, des métaux traditionnels à ceux plus rares (coltran dans
la zone des grands lacs).
Mais l’Occident bientôt à genoux, incapable d’imaginer le futur, reste empêtré dans ses querelles sociales d’un autre âge et réclamant de ses Etats exsangues plus d’argent, de
protection, de bien être, de vacances… L’Europe qui aurait pu s’unir pour renforcer sa puissance est paralysée par sa technocratie. L’Amérique qui se croit encore la superpuissance s'estime
le gendarme du monde, le redresseur de torts et tente de jouer « en solo » en dévaluant sa monnaie qu’elle croyait, pour toujours depuis les accords de Bretton Woods, de référence.
C’est dans ce contexte que le G 20 va tenter sans grande chance de réussite de remettre de l’ordre économique dans le monde… Illusion. Un peu comme si en 1914 ou en 1939, des
pacifistes avaient tenté d’arrêter les crises, prémices des guerres mondiales. C’est dans ce contexte que l’Occident « patauge » dans une crise qu’il ne croit que « monétaire » oubliant la
guerre économique. C’est dans ce contexte que la Grèce, puis bientôt l’Irlande avant toute l’Europe, a commencé à se vendre à la Chine…
Peut être serait-il temps de voir la réalité en face, d’arrêter le « préchi prêcha » droit-de-l’hommiste, d’utiliser comme arme pour le moins symbolique le Prix Nobel (comme si
l’Asie était sensible à ces arguments humanistes!). Il faut d’urgence que l’Europe devienne une véritable puissance économique, que les Etats-Unis admettent qu’ils doivent s’unir avec le reste de
l’Occident, qu’ensemble nous aidions l’Afrique à sortir du sous-développement et des griffes du dragon asiatique… Un jour j’ai fait un rêve…
Pr. Bernard Debré
Ancien Ministre
Député de Paris