Ils sont nombreux. Ils sont chez eux tant en Syrie, en Libye, qu'en
Egypte, en Irak, ou ailleurs. Soumis jadis à la dhimmitude, ils sont maintenant persécutés physiquement. Ces martyres, ce sont les Chrétiens d’Orient. Leur histoire est à la fois extraordinaire
et triste.
Extraordinaire car ils furent les premiers habitants de ces régions christiannisées aux premiers siècles de notre ère. Chaldéens, coptes, catholiques, maronites,
ils possèdent en eux-mêmes toute l’histoire de cette région, une histoire riche de la philosophie grecque, du droit romain, de la foi chrétienne, de la culture orientale.
Avant leur christianisation, ces bédouins formaient des tribus, parfois nomades mais possédant déjà ces terres. Puis ils se sont convertis, ont accompagné le
Christ pour certains. Ils se sont sédentarisés, certains sont devenus philosophes, d'autres ingénieurs, médecins sans aucune hégémonie de leur part, cohabitant avec d’autres tribus, d’autres
peuples, se mélangeant avec tolérance.
Quand l’Islam est arrivé, il y a eu des heurts, des guerres, et je n'évoque pas les croisades, mais ces frictions entre les diverses populations présentes sur le
territoire. Il est vrai que l’antagonisme a été sévère. Progressivement, la situation semble s’être arrangé avec un islam plus ouvert, bien qu’il ait été conquérant. Le recul de l'empire
ottoman, la décolonisation n'a pas empêché la coexistence de ces communautés, comme au Liban.
Depuis quelques années cependant, les chrétiens d’Orient étaient dans une situation précaire et paradoxale. Paradoxale car ils étaient protégés par les tyrans
(Saddam Hussein, membre du parti Baas créé par le chrétien laïc Michel Aflaq en Syrie, Bachar El Assad en Syrie). Aujourd'hui, ils craignent l'évolution de ces pays. En Irak, Saddam Hussein
tué, les Américains repartis, il est évident maintenant que les chrétiens seront les premières victimes de l’affrontement entre les sunnites et les chiites. En Syrie les chrétiens craignent
l’apparition d’une république islamique qui les persécutent. En Libye c’est la charia qui va devenir la loi excluant de fait les chrétiens. En Egypte, la chute de Moubarak a entraîné la
multiplication des attentats contre les églises et les fidèles coptes.
Combien de fois pourrais-je multiplier les exemples ?
Dernier en date, le Nigéria où une vague d'attentats a massacré des dizaines de chrétiens le soir de Noël et où leurs biens sont encore actuellement détruits
tandis que les familles fuient. Là encore, la christianisation de ce pays est bien antérieure à la présence d'un islam qui se radicalise chaque jour.
Voir ces chrétiens qui sont pourtant le sang de ces pays, persécutés maintenant alors que le printemps arabe s’étend est le pire des paradoxes. Ce n’est pas pour
autant qu’il faille regretter les tyrans, bien au contraire. Ils ont été renvoyés par le peuple, ils ont été pour certains tués, pour d’autres emprisonnés et la démocratie semble
s’installer.
N’oublions jamais que la liberté n'est pas la conclusion évidente d'une révolution. Des troubles vont surgir parfois débouchant sur un nouveau totalitarisme,
parfois débouchant sur des pogroms et je crains pour les chrétiens d’Orient.
Que doit faire l’Europe ? Elle est singulièrement absente, dans des régions où ses Etats-membres ont dans un passé pas si lointain exercé une influence réelle.
L'union européenne sur ce sujet ? Peu ou pas de prises de position, peu ou pas de sanctions prévues, peu ou pas d’aides envisagées.
Seule la France a pris la parole, mène quelques actions. Néanmoins, on peut faire tellement plus. Il faut donc que dans ces pays qui ont besoin pour beaucoup
d’aides, la France exige de l’Union Européenne, qu’elle conditionne son aide. En Libye, en Syrie, en Egypte, en Irak etc., point d'aide sans démocratie. « Oil for food » ? Non, « peace for help
». Une exigence doit être posée : la reconnaissance et la sanctuarisation des chrétiens de leur pays.
Toute attaque vis-à-vis d’une minorité quelle qu’elle soit et en particulier les chrétiens, doit entraîner immédiatement l’arrêt de l’aide européenne comme des
autres pays, même musulmans intégristes de la région (Iran, Arabie Saoudite, et les autres qui veulent se substituer à l'aide occidentale). De plus, les auteurs de ces attentats, souvent connus
doivent être poursuivis, jugés et sanctionnés.
Nous devons là aussi prendre des décisions fortes. Il faut parallèlement préparer l’avenir, permettre à certains étudiants chrétiens d’Orient de venir en France
faire leurs études, donner des bourses, les former pour qu’ils puissent exercer, chez eux, les plus grands métiers (recherche, médecine, mathématiques, philosophie...) et ceci sans que de
pseudos bien pensants crient à la discrimination ou au néo-colonialisme.
Il est fondamental que nous aidions ces chrétiens francophones pour la plupart. Au delà des devoirs moraux qui sont premiers, il y a de plus des intérêts
économiques qui les confortent. Ne négligeons ni les uns ni les autres. Cette politique n’est pas simple, peut être coûteuse mais elle ne doit pas être oubliée. Il en va de la dignité de notre
pays qui a un engagement moral fort dans ces pays et ces communautés.
Pr Bernard DEBRÉ
Ancien Ministre
Député de Paris